HISTOIRES DE FANTÔMES

__________________________________________________________________________________________________

HISTOIRES DE FANTÔMES.

Vers minuit, à la lueur de la chandelle, monsieur Henry Dickson, devant l'âtre où brûle des bûches d'érables et de vieux parchemins, se penche sur son écritoire. Tout est tranquille dans la grande maison, tout semble dormir et, soudain,
il y a ce bruit.

___________________________________________________________________________________________________

31.10.13

417.113.21. MONSIEUR ADOLF HITLER FAIT PREUVE DE PERSPICACITÉ

_ On s'en va !

Dit la secrétaire qui était une femme pleine d'initiative,

Les 2 jeunes hommes la regardèrent. Sans émotion discernable. 

Jusqu'à présent, ils n'avaient jamais eu aucune idée où ils allaient. Ici, ailleurs, maintenant, avant. 

Ou du moins, où leur vie les mènerait. Ne sachant pas qu'il faut conduire cette chienne sinon le pire est toujours possible.

C'est en d'autres mots que leurs parents leur indiquait la marche à suivre dans ce jeu compliqué qu'était la vie. La méthode la plus sûre étant de suivre leurs traces. Comme eux-mêmes avaient fait, sur le chemin tracé par leurs pères. Tout ceci était fort émouvant.

Pourtant, ce n'est pas faute d'essayer. Mais sans succès. Mais leur constant échec ne les empêchait nullement de réessayer.

Ainsi leurs pères respectifs leur avaient donné les leçons adéquates. Mais les graines n'étaient pas tombées sur un sol fertile. Jésus a dit de belles choses sur les graines de moutarde. 

Leurs pères avait de grands et vastes gestes en leur montrant le chemin: Voilà ce qu'est une vie bien remplie de fonctionnaire. 

_ C'est en vendant des assurances que tu seras un homme, mon fils!

Le père de monsieur Hitler, homme de caractère accompagnait ses recommandations de quelques claques. Le père de monsieur Kafka, plus civilisé, montait ses mains vers le ciel en un geste de désespoir. Mais où ira ce fils sans volonté ni colonne vertébrale? 

Il ne peut que devenir un criminel.

Heureusement, sa nature lymphatique en fera un drogué suicidaire qui décédera prématurément. S'il fait tout ceci dans la plus grande discrétion, au moins le nom de la famille n'en sera pas entaché. Au pire de ses craintes, c'est le seul souhait désespéré qui lui restait.

Mais ce moment de faiblesse ne durait pas. Après une nouvelle nuit de sommeil réparateur, il redevenait le père énergique traçant le chemin. On aurait pu le sculpter dans cette pose. Malheureusement, aucun sculpteur n'était jamais passé lors de ces moments de gloire paternelle.

La vie a un sens. 

Il faut travailler pour réussir. 

Et les efforts et la volonté son récompensés. Car tout effort mérite récompense. 

On ne remet pas les choses au lendemain.

Si on fait tout ceci 50 ans, on devient alors un homme respecté de sa communauté. Car la logique qui guide la nature, conduit également celle des humains et des sociétés.

Toutes ces belles leçons laisseront son fils indifférent. Et ce n'est que, négligamment, faute de mieux, qu'il entreprendra une carrière d'assureur. Pourtant, il paraissait avec quelques aptitudes. Il lui aurait fallu s'appliquer, se concentrer davantage, espérer plus. 

Avec plus de motivation, il aurait pu diriger un bureau et commander à une équipe d'assureurs diligents. 

Si au moins, il avait eu la passion de l'assurance comme son père. 

Mais il préférait écrire. 

Mais même là - même si cette activité prétendument artistique irritait son père - il n'avait pas davantage de passion.

Il ne cherchait même pas à être publié. Un éditeur sévère aurait pu lui donner d'autres leçons. D'abord, en refusant ces pitoyables efforts. Le retournant à sa véritable vocation: vendre des polices d'assurance aux citoyens reconnaissants. Et si un des éditeurs sollicités l'avait reçu sans enthousiasme, tant il était habitué à supporter tous ces pitoyables poètes, il aurait passant son texte au peigne fin, il lui aurait dit que l'art est difficile. Biffant des lignes, surlignant des mots, jetant un regard sévère sur le sens biaisé et les fins insatisfaisantes et imparfaites. 

Toutes ces belles morales, comme les graines de sénevé qui sont les plus petites des graines - qui donnent pourtant de robustes plantes lorsqu'elles tombent sur un sol fertile - étaient emportées par le vent. 

Cette  vie l'étouffait. Il se sentait pressurer de toute part. Jusqu'à ce qu'il étouffe réellement, pouvant plus ni parler ni avaler quoique ce soit, ce qui mit un terme à sa vie provisoire. Au grand soulagement de son père: au moins, son fils n'était pas devenu un criminel et n'avait pas été pendu.

Mais il faut néanmoins mélancolique: toute cette vie gâchées, ces espoirs déçus, ces dépenses en éducation ayant été faites en pure perte. Et sa postérité s'en allait. Le dernier homme de la famille à porter son nom ayant refusé toute occasion de descendance. Quoique, pour la seule France, il y ait plus de 300 000 Kafka. On ne connaît pas le chiffre exact pour la Tchécoslovaquie. 

Et sa mère qui venait de perdre un fils, le seul qui avait survécu, se désolait de ne jamais voir un petit fils. Elle aussi, avait échouée. 

Ses parents, avec toutes leurs belles leçons de vie moururent avant de voir la réalité qui a, souvent, une façon, si amusante de diriger le spectacle des humains.

Ses 3 soeurs qui avaient reçu les mêmes leçons de morale et les avait appliqué avec la détermination des femmes, firent la fierté de leurs parents mais furent bien déçues d'être envoyées dans un camp de concentration. 

Ce qui était tout à fait absurde. Il était évident qu'elles ne méritaient pas une telle chose. 

Et pour parfaire la leçon réservée à ceux qui savent voir, elles y moururent. Traitées comme on ne traite pas son chien.


Il faut noter que les camps d’extermination nazis, étaient des merveilles d'inventivité humaine. Des centres de mise à mort à grande échelle d'une remarquable productivité dont les opérations s'apparentaient aux méthodes complexes d'une usine moderne. On avait ainsi industrialisé la mort. Qu'avant on appliquait bêtement et sans méthode sur des victimes qu'on abattait au petit bonheur la chance avec les moyens du bords. Il fallait dorénavant allier la science au meurtre. Mettant ensemble, la science, la technique, l’ergonomie, l’urbanisme, la production en chaîne des ateliers et des abattoirs. Si dans les abattoirs de Chicago, on utilisait tout de l'animal sauf le cri; là, diverses opérations permettaient de ne rien perdre du sujet au cours du processus industriel. Par exemple, ses dents en or. Montres. Souliers. Valises. Vêtements. Lunettes. Dentiers. Prothèses. Béquilles. Ou ses cheveux qui, une fois traités pour devenir des chaussons de feutre faisaient la joie des sous-mariniers qui se plaignaient de l'humidité néfaste à leur rendement, prisonniers de ces cylindre de fer se déplaçant sous l'eau. Qui est comme on sait fort humide. Et souvent mouillée. Et froide dès qu'on s'éloigne de la surface. Certains dirent que dans un effort intellectuel constant, allié à un désir tout aussi émouvant de ne rien gaspiller, on faisait du savon avec la graisse humaine et des abat-jours et des portefeuilles avec la peau. La peau avec des tatouages étaient particulièrement recherchée. Ils ont fait preuve d’une imagination débridée en ne se laissant pas freiner par des préjugés moraux ne suivant qu'une saine doctrine utilitariste.

Prodigieuse réalisation de l'esprit humain. Car il ne fallait pas être n'importe qui pour y penser. Et, en effet, de grands esprits décidèrent du futur et des milliers de cerveaux conçurent un tel mécanisme. 

Un incorrigible optimiste dira qu'à toutes choses malheur est bon et qu'on ouvrira un jour ces centres au public et que des millions de touristes viendront jouir des impressions suaves du passé s'imprégnant des terreurs des victimes avec un bon hotdog à la main. Et que la Pologne, pays éprouvé par le sort, en fera une attraction touristique rémunératrice. Ce qui en ces temps de cynisme sera bienvenue. Ce qui permettra aussi de lutter contre le chômage. 

Mais ceci, pour le moment, fait parti du futur. 

Et ce futur pourrait être autre. Rien n'est encore décidé. Il y a actuellement toutes sortes de futurs qui se mettent en branle simultanément.

Les dieux jouent toujours à la roulette et la petite bille qui est un oeil désorbité et excisé se promène et roule roule. 

Sans bruit.

Certains dirent que c'était absurde. D'autres que c'était monstrueux. D'autres, de diverses philosophies et religions, affirmèrent que si une telle chose était possible, que si on traitait ainsi des gens honnêtes et innocents, la vie n'avait aucun sens. Par contre, certains extrémistes positivistes, dirent que la souffrance en elle-même avait un sens. Qu'il fallait offrir sa douleur à Dieu. Qui pardonnerait ainsi les péchés des hommes. Les péchés des uns par la souffrance des autres soupesés sur une étrange balance à fléau. Mot d'ailleurs fort intéressant. Par contre, des contradicteurs se demanderaient quelle sorte de Dieu se repaît de la douleur de ses fragiles créatures. Ce qui annonçait un débat passionnant. 

Ou, pire, que le Diable y régnait. 

Que le Mal avait définitivement gagné, une fois pour toute, il y a fort longtemps. 

Et que l'on cachait ces choses à tous ceux qui n'étaient que des victimes et du gibier. Parce qu'ils étaient nés ainsi dans la ferme des animaux entourant l'abattoir. 

Mais il fallait qu'ils jouent jusqu'au bout. S'ils se laissaient aller au découragement et au désespoir, décidant de mettre un terme à leur vie, ce n'aurait pas été aussi intéressant pour les dieux. Le spectacle aurait été trop court. Insatisfaisant. 

Les premiers savourèrent l'anecdote des 3 soeurs, en disant qu'il y a quelque chose de si humain dans un tel dénouement des choses. Savoir les mettait en joie. Les rendait plus léger. 

Et ils se promenaient au milieu des dormeurs avec leur délicat secret. 

Oui. Messieurs, dames, une petite surprise vous attend.

Oui. La vie a, peut-être, un sens. Mais vous ne devinerez jamais lequel.

Il va de soi que ces questions pourtant si intéressante et leurs réponses qui auraient pu être fort instructives ne passaient pas une seconde dans l'esprit de nos acteurs. 

Il y avait un problème urgent à résoudre. 

Ils étaient déjà sorti du camion.

Rivés dans l'ombre d'un mur.

Au loin, il y avait une porte éclairée, d'apparence rassurante mais qui était un piège ne demandant qu'à se refermer sur eux. 

_ Il faut s'en aller

Dit encore une fois la secrétaire, aussi têtue que d'habitude.

Monsieur Hitler, avec l'art du commandement qu'il commençait à apprendre et à apprécier - art né tout à fait inopinément dans le fauteuil confortable de l'ex-patron de la secrétaire (parti en fumée). Comme quoi un fauteuil peut mener loin si on sait l'utiliser. Par contre, on pourrait dire aussi que certains dictons laissent à désirer. 

Donc, monsieur Hitler lui montra les ombres qui les entouraient.

_ Vous pouvez y aller. Où que vous voulez. Bonne chance.

La secrétaire se serra contre eux. Aller où ? 

Il y avait des murs qu'on ne voyait pas. Mais ils étaient là. Sans porte. Du moins, s'il y en avait, aucun d'entre eux n'était capable de les reconnaître. Il leur fallait une porte. Et il y en avait certainement une puisque le camion était entré. Quelque part. 

L'ampoule électrique au-dessus de la porte éclairée dessinait vaguement le camion car elle manquait d'intensité.

Les nerfs de la secrétaire diplômée étaient à vif et elle ne se possédait plus. Trop de tension survoltait ses nerfs fragiles et elle allait faire n'importe quoi pour calmer sa situation présente qui était insupportable. Sinon calmer, du moins la changer. En se mettant à pleurer, crier ou courir. Toutes actions également contre productives et stupides qui mettraient leur vie en danger. 

Monsieur Kafka qui vivait les mêmes troubles intérieurs - même s'il était un homme, il avait les nerfs fragiles d'une femme - devina les bouleversements de la pauvre femme et l'assomma. 

Comment le fit-il?

Il prit sa tête par l'arrière et l'envoya directement dans le mur. Ce qui fut suffisant.

Il n'avait jamais brutalisé une femme avant. Y compris ses soeurs. Même si comme tous les frères, il avait eu souvent l'envie de les torturer, ce qui ne se faisait pas dans une famille honnête. 

Bref, il l'assomma.

Bref, elle perdit conscience.

Ce qui la calma.

*

31 oct. 2013. État 1.